RETOUR Socialistes, encore un effort pour être hypermodernes !


Le rideau est tombé sur la tragicomédie successorale à la tête du PS. C'est une bonne nouvelle. Alors que le modèle de l'économie libérale craque de partout, notre démocratie besoin d'une opposition responsable, capable de nourrir la confrontation des projets politiques pour ouvrir le champ des futurs possibles. Le développement durable, le partage équitable des richesses, la régulation de l'économie, le rôle de l'État, la question européenne, l'avenir des services publics, la retraite et la santé, l'éducation et la recherche... : sur tous ces thèmes majeurs et bien d'autres, le PS est devenu totalement inaudible. Non que l'incubation des projets ne s'y fasse pas.

Dans le paysage politique actuel, c'est même l'un des rares lieux où l'on ose agiter des idées nouvelles. Mais le parti, paralysé par ses batailles d'appareil, est impuissant à porter ce débat sur la place publique. Va-t-il sortir de l'immobilisme ?

En tout cas le congrès de Reims s'est joué, avant tout, sur le thème de la rénovation, condition sine qua non d'une (re)mise en mouvement. Reste à savoir si Martine Aubry sera à même d'impulser cette nécessaire transformation, pour remettre ce grand parti de gouvernement en phase avec les enjeux de notre monde hypermoderne.

Le PS, en effet, affronte trois crises simultanées et corrélées, qui renvoient toutes à la question du leadership. Une crise de projet, d'abord, c'est-à-dire une crise de sens : où aller et pourquoi ? Orphelin de ses anciens idéaux, le socialisme à la française se voit contraint de se réinventer, quelque part entre les figures divergentes de l'union de la gauche, de la social-démocratie et du parti démocrate à l'américaine, sans pouvoir ancrer sa nouvelle légitimité dans aucun de ces modèles préétablis. Face au vide, la tentation est forte d'échapper au vertige en se raccrochant aux vieilles lunes idéologiques.

Le leader porteur de sens doit au contraire encourager la « fabrique des possibles », la transition vers des synthèses innovantes, en pointant, avec les enjeux, la double exigence de la transmission et de l'ouverture. Crise de méthode, ensuite : comment y aller ?

L'action politique ne peut plus se réduire à la mise en oeuvre d'un projet imposé d'en haut. Celui-ci doit se co-construire avec « la base » dans l'action et l'expérimentation, à partir de valeurs vécues, partagées, en réinsérant les préoccupations locales dans une perspective globale axée sur le bien commun. Au lieu d'apporter des solutions toutes faites, le leader agit ici en « homme ressource » qui veille à mettre les gens à bord et soutient cette démarche de co-construction transcendant les clivages. Crise d'organisation, enfin, car dans les périodes de transition, les appareils politiques - les organisations de manière plus générale - se révèlent la plupart du temps sclérosants, inhibants. Ce ne sont pas les gardiens des reliques ni des managers gestionnaires qui lèveront les obstacles au changement.

Il faut un « entraîneur » capable de bousculer l'organisation, de mobiliser ses énergies pour l'aider à s'ouvrir et à se transformer sans pour autant se renier. On le voit donc, derrière chaque problématique se profile celle du leadership - ce qui donne aux enjeux des oppositions de personnes un nouvel éclairage.

À l'aune de ce qui précède, quel serait le profil de ce leader d'un nouveau genre ? Ce n'est assurément pas celui de l'homme providentiel type Mitterrand, dont l'action repose sur le modèle idéal-but-volonté mise au service de la réalisation de cet idéal. Ce n'est pas davantage César de retour de campagne, qui se moque du Sénat parce qu'il a le peuple derrière lui, ni le Bonaparte du 18 Brumaire.

C'est un leader serviteur, humble pour lui-même mais ambitieux pour le projet commun. Il incarne le mouvement, tout en générant la confiance parce que face à la complexité du monde, son action rassemble au lieu de cliver, d'opposer ou d'exclure ; elle permet ainsi de dépasser les divergences et les intérêts particuliers, sans les nier ou les écraser, pour les intégrer à un niveau supérieur - à l'instar de Robert Schuman, portant au lendemain de la guerre une vision de l'Europe à bâtir qui a ouvert aux anciens ennemis héréditaires un avenir de paix commun.

C'est enfin quelqu'un dont la posture identitaire, la personnalité, la manière d'être et d'exercer le leaderhip, sont parfaitement cohérents avec le discours et le projet. La légitimité ne peut procéder aujourd'hui de l'identification à une idéologie ou d?une position de pouvoir dans un appareil, encore moins d'un exercice de communication. Elle doit se fonder sur une méthode, et une éthique, exprimant un accord profond entre l'être, le dire et le faire. Comme l'écrivait Victor Hugo, « la forme, c'est du fond qui remonte à la surface ».

Les Américains parlent de « consistance » (consistancy), on pourrait dire aussi « authenticité ». L'ascendant de Barak Obama découle de cette consistance politique, même s'il a su également se montrer un stratège et un communiquant plus habile que les autres. De même, la force de Nicolas Sarkozy dans la campagne présidentielle a été d'incarner une certaine authenticité, les failles ou les contradictions n'étant apparues qu'ensuite, dans l'exercice du pouvoir. Le positionnement politique de Ségolène Royal, contrairement à celui Martine Aubry, est clairement « constructiviste ». Sauf qu'il existe de flagrantes discordances entre ce positionnement novateur et rassembleur, et une posture personnelle clivante, car l'ancien modèle de leadership, celle du « leader providentiel ». D'où un porte à faux qui lui a coûté hier la victoire à la présidentielle, et aujourd'hui le poste de première secrétaire du PS.

Cette première lecture peut être complétée par une autre. Derrière l'affrontement Aubry-Royal, on voit ressurgir la fracture entre « modernes » et postmodernes », analysée depuis déjà plusieurs années par le sociologue Michel Maffesoli. La personne comme la posture de Martine Aubry incarnent plutôt les valeurs de la modernité, axées sur une vision pyramidale de la société, la recherche de sécurité, la primauté de la raison, une vision programmatique du monde et du projet politique.

Tandis que Ségolène Royal, avec ses adhérents à vingt euros, ses appels à la fraternité, sa volonté de développer une « gestion plus horizontale du parti » et une construction interactive du projet via le site Internet « Désirs d'Avenir », s'enracine dans les valeurs de la postmodernité : l'émergence des aspirations plus que le programme, la prise de risque davantage que la sécurité, l'émotion plutôt que la raison, le dialogue de pair à pair au lieu de la méritocratie républicaine que représenteraient les « éléphants »...

Difficile équation, que celle consistant à vouloir prendre la tête d'un parti, institution relevant par définition de l'ordre de la modernité, pour réaliser un projet typiquement postmoderne de rupture avec ce modèle ! S'il veut dépasser ses clivages, le PS devra néanmoins inventer de nouvelles façons de conjuguer les valeurs de la modernité et de la postmodernité, en d'audacieuses synthèses qui le feront entrer de plain-pied dans l'ère de l'hypermodernité.





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